Une fois n’est pas coutume (vraiment ?), ce n’est pas directement ma pratique dans les cours de chant qui m’inspire ce billet, mais la lecture des billets d’un autre, ancien musicien aujourd’hui (et depuis plus de 10 ans) photographe. Thomas Hammoudi a pris l’habitude de coucher sur l’écran ses réflexions autour de sa pratique pour « libérer sa tête qui ne peut contenir qu’une quantité finie d’informations » (je paraphrase) et les partager avec son lectorat.
Il a notamment beaucoup mis en parallèle, ou plutôt en équilibre, les notions de culture et de technique. Il se demande si la sacrosainte technique est vraiment indispensable, si « comment faire » est si important ou encore si l’amateurisme n’est pas une forme artistique particulièrement noble. Ces articles qui datent de 2015-16 me paraissent toujours parfaitement actuels et, de plus, posent des questions que je peux tout à fait transposer à la pratique du chant.
La bascule du pourquoi vers le comment
Le chant est probablement l’une des activités artistiques, du moins culturelles, les plus anciennes de l’humanité. Elle ne coûte absolument rien (contrairement à quasiment toute autre forme d’expression artistique…) et est a priori à la portée de toute personne ayant un appareil bucco-phonatoire suffisamment apte à produire des sons.
On peut donc imaginer, et c’est plutôt rassurant, que nombre d’entre vous ne se pose pas tellement la question de comment chanter, mais chante plutôt simplement parce qu’elle ou il en a envie. Peut importe que vous soyez à ce moment-là amateur·e ou professionnel·le, le pourquoi semble là évident.
Néanmoins, pour tout un tas de raisons (notamment une fatigue vocale), il se peut que le « comment » prenne le pas sur le « pourquoi ». Pour les pros, le pourquoi peut tout à coup avoir comme réponse récurrente « pour manger et payer les factures », comme un photographe professionnel qui fera des photos de mariage ou s’engagera dans des mandats commerciaux1. Pour les amateur·es (et parfois les pros aussi), le « comment » va par exemple se manifester au moment de se retrouver face à une difficulté située un peu trop au-delà de la zone de confort (mais, espérons-le toujours dans la ZPD, peut-être qu’on en reparlera).
Aucun problème à cela. Si on continue l’analogie avec la photographie, au moment de vouloir reproduire un « filé » parce que j’ai envie de donner une impression de vitesse dans une image, je vais devoir apprendre comment le faire, comment jouer avec les réglages d’exposition, autrement dit, maîtriser mieux mon appareil. Pour la voix chantée, c’est plus ou moins similaire, la difficulté étant que l’appareil est exclusivement « interne » à nous-même et que c’est un peu plus complexe que juste « tourner des boutons ».
C’est là que j’interviens, pour vous permettre de localiser les « boutons » ou les « réglages » sur lesquels vous pouvez avoir de l’influence. Mais c’est aussi là que peut se tendre un piège gigantesque, et je dois avoué être tombé dedans (et ne suis pas sûr d’en être complètement sorti) : de ne plus rien faire ou analyser que sous l’angle de la technique !
Mais nous connaissons toustes des chanteur·euses qui ont une technique parfaite, mais qui ne nous touchent pas (je ne donnerai pas de nom… ou alors peut-être Dimash, que je trouve techniquement extraordinaire, voire extraterrestre, mais qui ne me procure aucune émotion, pas le moindre poil à demi hérissé). Et là aussi, la photographie est un exemple, et il y en a de nombreux dans l’Histoire ou dans nos propres pratiques (la fameuse addition du Studium et du Punctum de Roland Barthes, si j’ai bien compris…).

Se rappeler du pourquoi
Il va de soi que le comment reste primordial, ne serait-ce que pour éviter de se blesser la voix. Si j’entends un·e artiste qui chante et pour qui j’ai mal chaque fois que sa voix passe dans les aigus, je vais avoir de la peine à apprécier sa performance (à cause d’une trop grande empathie principalement). Mais si cette dernière comporte quelques lacunes et que l’émotion transmise est palpable, je pourrai sans autre passer outre ces imprécisions. Néanmoins il n’est pas nécessaire de tout maîtriser : rien ne sert de savoir chanter comme Cristina Deutekom si ce qui vous intéresse est la chanson francophone des années 2020. Le jour où vous vous intéresserez au répertoire lyrique (qui est, osons l’euphémisme, plutôt vaste…), et bien il sera temps de voir comment on peut y arriver techniquement (et ça peut prendre un peu de temps….).
Dès lors je vous enjoins à vous rappeler du pourquoi vous chantez. De manière générale : pourquoi, un jour, récemment ou depuis votre plus tendre enfance, vous avez décidé de chanter ? Parce que ça vous fait du bien ? Parce que ça vous transporte dans un autre espace-temps ? Parce que vous avez remarqué que vous pouvez ainsi maîtriser les pensées et les actes de votre partenaire? Peu importe, posez-vous de temps à autre la question.
Et de manière plus spécifique, lorsque vous chantez une chanson, demandez-vous pourquoi (pour quoi) vous la chantez. Que voulez-vous raconter ? Qu’est-ce qui vous parle dans cette mélodie, dans ces paroles ? Pour qui la chantez-vous ? Que s’y passe-t-il ?
Faites-le.
Vraiment.
J’ai trop souvent minimisé cet aspect-là dans ma propre pratique, et je parle donc en connaissance de cause. Depuis, j’ai pu expérimenter de nombreuses fois, tant comme chanteur que comme pédagogue, les effets incroyables de la coordination neuro-émotionnelle sur les structures corporelles. Lorsque les questions ci-dessus ont été adressées, c’est tellement plus simple pour soi d’entrer dans le morceau et de le maîtriser techniquement et pour le public d’embarquer avec vous. C’est une part de vous que l’on percevra, et c’est ça qui nous intéresse comme public : votre expérience du monde que vous partagez avec nous à cet instant (ou que vous partagez avec le rideau de votre douche ou avec votre chat, peu importe !).
Alors avant même d’appliquer une quelconque technique, partez de vous, demandez-vous pourquoi vous voulez chanter. Ou ne le faites pas, mais donnez-vous la permission de chanter parfois sans vous poser de questions…
- Ne nous méprenons pas, je ne juge pas ici les pratiques de ce type, ni celles des musicien·nes qui se produisent pour de « l’animation », je l’ai fait et continue de le faire et j’y prends souvent du plaisir. Force est néanmoins de constater que ce ne sont pas de celles qui épanouissent le plus. ↩︎